Tribunes
Etre blessé et aître fragmenté, freins majeurs du développement des Antilles françaises
Une tribune de Jean-Philippe Branchi
Que vous soyez en famille, entre amis, en contexte professionnel ou encore ailleurs, d’ici ou de « là -bas », reviendra toujours au bout d’un moment, dans le discours antillais, ce sempiternel discours du « nèg môvé dépi fon’ la Guiné » ou du « neg’ kont’ nèg »...
Il s’agit là , d’un discours qui incessamment rythme et ponctue l’expression d’un mal-vivre intérieur, ou mal-être psychique, autant que d’un mal-vivre extérieur, ou mal-être sociologique.
Une sorte de blessure de la communication interne de l’être antillais, une sorte d’incommunication intra-personnelle corrélée à une sorte de blessure de la communication externe de l’aître antillais ou incommunication extra-personnelle.
Toutes ces incommunications de l’être autant que de l’aître antillais semblent obscurément et pour beaucoup psycho-pathologico-négroïdo-génético-fatidiques … !
En tout cas, aussi primitive soit la formule du « neg’ kont’ nèg », elle a au moins le mérite d’être expressive…
Car, le constat sociétal et social des Antilles Françaises y est exprimé et contenu…
En effet, il règne dans ce pays une ambiance suffocante et délétère, une ambiance de prédation multidimensionnelle, de cannibalisme interpersonnel et de manipulation idéelle ; ambiance qui nourrit un climat relationnel hautement toxique et durablement stérilisant…
Mais, plus simplement, que veut donc dire cette expression « neg’ kont’ nèg » ?
Eh bien…, qu’il est extrêmement difficile pour les Antillais de transcender la genèse fondatrice du composite, de sublimer les toxines de l’histoire, d’outrepasser les limites du label vétérinaire des métissages issues de la plantation, d’exploser les cloisonnements du discours raciste dominant, de croire en eux mêmes, de se faire confiance voire, de se valoriser les uns les autres, de se respecter réellement les uns les autres, de croire en la puissance créatrice et créative de leur culture, de croire en leurs possibles, de s’envisager comme des bâtisseurs et non comme de simples consommateurs-jouisseurs-pourrisseurs d’eux-mêmes, de s’extraire des logiques du recopiage inactif et improductif, de croire en leur capacité à instaurer in situ une culture de l’excellence, de valoriser les acquis de pointes de la jeunesse, de s’accorder durablement autour d’un projet de société, de s’aider les uns les autres pour réussir dans des stratégies communes de développement gagnant-gagnant, de dépasser la servilité pour entrer de plain-pied dans la profitabilité des sociétés de services, etc. Bref, de se faire moins liberticide et bien plus libertaire… !
Et, pourquoi est-ce donc… ?
Eh bien… parce que dans notre pays tout est identitaire au mauvais sens du terme…
Tout est d’ailleurs posé en termes de problématiques identitaires… Mais rarement en termes d’avantages identitaires…
Mais au fait qu’est-ce que l’identité ?
L’identité est une notion variable et paradoxale ; et ce, selon l’approche que l’on en a.
L’identité c’est aussi bien l’élan qui me porte à rechercher mes ressemblances d’avec l’autre autant que l’élan qui me pousse à rechercher mes dissemblances ou spécificités d’avec l’autre.
En d’autres termes, ce qui me rend pareil et différent… ou encore ce qui me rend identique et unique.
Dès lors et sans craindre la forme oxymorique de la tournure, on peut donc dire que l’identité n’existe réellement qu’au point de fuite de cette structure fractale et paradoxale qu’est la quête de soi. Une quête qui s’inscrit forcément dans un processus évolutif et constant, de soi…
L’identité n’a donc rien de figée ou de fixe... L’identité est une structure complexe où s’entremêlent identification et spécification sur une même courbe d’évolution qui va de la naissance... jusqu’à la mort.
Mais attention, une identité mal vécue, porte au mal-être personnel et nourrit le mal-aître institutionnel… Une identité mal vécue, est comme un mauvais mille-feuille dont la pâte et la crème auraient viré… L’Antillanité est actuellement ce, et dans ce mille-feuille là …
La couche NEGRO, quel qu’en soit le collorisme, est cause d’un problème identitaire…
La couche GEO, selon ses localisations et situations, est cause d’un problème identitaire…
La couche HOMO, quelle qu’en soit l’adjuvant sémantique, est cause d’un problème identitaire…
La couche MACHO et ses illusions phallocratiques, est cause d’un problème identitaire…
La couche CATHO, dans son système de représentations symboliques, est cause d’un problème identitaire…
La couche LINGUISTICO, dans ses tonalités, tessitures ou accentuations phraséologiques, est cause d’un problème identitaire …
La couche ECO et ses possibles matériels, est cause d’un problème identitaire…
La couche SOCIO, ascendante ou plongeante, est cause d’un problème identitaire…
La couche EGO, hypo ou hyper-trophié par effet de compensation identitaire, est cause d’un problème identitaire…
Certes, tout est identitaire et cause de problèmes identitaires dans ce grand monde global... Mais encore bien plus dans ce petit monde local composite et insulaire ; un monde de 30km de large sur 90km de long où l’être et l’aître sont historiquement blessés et fragmentés…
En bref et pour conclure, je dirais que tant que nous n’accepterons pas cet état de fait, ni même d’y faire face constructivement par des programmes de formations reposant sur la factualité de la situation…, le développement des potentialités de chacun est compromis…
Et enfin, tant que nous n’accepterons pas cet état de fait immatériel, ou encore qu’aucune action publique ne sera menée pour combattre les méfaits de ce triptyque de paradigmes que dessine la PLANTATION et ses dynamiques ethniques…, la CONSOMMATION et ses dynamiques économiques… la REPRESENTATION et ses dynamiques esthétiques… tout ce que nous engagerons pour le développement matériel des Antilles Françaises n’aura comme durée de vie que l’éphémère irresponsabilité de l’instant et ne fera qu’hypothéquer encore bien plus les possibles d’un devenir proactif des générations arcs-en-ciels, à venir, des Antilles Françaises.
Juillet 2012
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