Georges Gratiant, avant Pierre Aliker, était-il le "doublon" d’Aimé Césaire ?
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Au terme de la saison culturelle du Sermac, qui a rendu un hommage vibrant à Pierre Aliker, quelques pensées vont à Georges Grantiant, son prédécesseur à la mairie de Fort-de-France. Un article paru dans la presse locale rapporte que la veuve de l’ancien maire du Lamentin aurait « raconté comment son mari Georges, pourtant tête de la liste victorieuse aux élections foyalaises de 1945, a cédé sa place à Aimé Césaire ». Trop grosse pour être une falsification, il s’agit très certainement d’une grossière erreur de transcription. On n’a pas pu laisser dire cela à Mme Gratiant.
Aimé Césaire est bien celui qui a conduit le parti communiste à la victoire. Cependant le passage qui exprime le dépit de la veuve de Georges Gratiant ne saurait se limiter à son aspect anecdotique ou affectif. Sinon cette façon de voir les choses devrait être renvoyée aux sentiments tout aussi pénibles qu’a pu éprouver la famille du prédécesseur de Maître Gratiant à la mairie du Lamentin, Fernand Guilon, l’« oublié » du PCM. Même dans ce cas particulier, l’histoire pourrait trouver à s’exprimer et y trouver du sens.
Gratiant a peut-être créé Césaire, l’homme politique.
En effet, ce que dit Mme Gratiant renvoie à une réalité qui n’est pas sans signification politique. Il est exact que son mari a payé de sa personne la venue en politique d’Aimé Césaire. Dans un premier temps, il avait été le candidat pressenti par son parti. Par ailleurs, il a été celui qui, faisant le siège du sémillant professeur de lettres, a convaincu ce dernier, bien qu’il ne fût pas communiste, de porter les couleurs du parti. Cela s’est passé au Lycée Schoelcher, au cours de longues conversations entre les deux hommes. Sans cette proximité spatiale et l’acharnement de l’attaché d’intendance, celui-ci n’aurait sans doute pas eu raison des réticences de Césaire. En revanche, Gratiant n’ayant pas eu encore la notoriété qu’on lui connaît, il avait, de l’avis de tous, peu de chance de remporter la victoire. Le dirigeant du parti communiste n’a pas fait preuve ni d’égocentrisme ni d’altruisme mais de lucidité et de clairvoyance. Mme Gratiant n’a pas osé le dire, ni le PCM le suggérer : Gratiant a peut-être créé Césaire, l’homme politique.
Georges Gratiant, maire-adjoint de l’époque pionnière de la départementalisation.
Etant à l’origine de la décision du jeune professeur et de son succès, il en devint naturellement le second, celui qui allait remplacer le maire au cours de ses longs séjours de parlementaire en métropole. On comprend que Mme Gratiant prenne ombrage de l’oubli de cette période de onze ans où son mari a rempli la même mission que celle que devait conduire Pierre Aliker et qui vaut tant d’honneur à ce dernier. Cette période de mise en œuvre de la départementalisation pouvait être considérée comme pionnière à tous égards, notamment au plan de la santé publique, qu’évoque souvent M. Aliker sans mentionner son prédécesseur. Ainsi, un élément ressort de la pratique politique de Césaire : il s’est toujours appuyé sur un fidèle second pour tenir la boutique municipale. Ainsi, de 1945 jusqu’au début des années 80, la réalité quotidienne de la fonction de maire de Fort-de-France a été assurée, jusqu’en 1956, par Maître Gratiant, et après, par le docteur Aliker. On ne pourrait pas expliquer les honneurs dont bénéficie aujourd’hui Pierre Aliker sans ce long exercice où Césaire était plus souvent en métropole que dans le département.
Le double attachement de Gratiant et la fidélité indéfectible d’Aliker
On confond souvent l’activité politique de Césaire et celle du PPM dont les écrits ne parlent pratiquement jamais de Gratiant. J’ignore avec quelle compétence et quelle autorité celui-ci avait pu jouer son rôle auprès de Césaire. Des informations pourraient utilement être rapportées par les témoins de l’époque. Mais la cassure irrémédiable entre Césaire et les communistes ainsi que les sentiments, y compris de haine, qui se sont développés à son égard ne sont sans doute pas étrangers à l’« oubli » dont fait preuve l’ancienne figure de proue du Parti. Et puis, n’oublions pas l’adage : « malheur aux vaincus ». Par ailleurs, même si les deux « seconds » successifs ont toujours été fidèles dans l’exercice de leurs fonctions municipales, Pierre Aliker ne s’est plié qu’a une seule fidélité, celle vouée à Césaire, tandis que Gratiant était tenu à un double attachement, celui accordé à son parti ayant finalement prévalu.
Fort-de-France eut toujours deux maires pour le prix d’un
Il en résulte que mieux que des premiers adjoints, Césaire a eu deux véritables doublons. Cette donnée fondamentale a été une caractéristique déterminante de la longévité politique du poète et du visage politique actuel de la Martinique. On pourrait y ajouter en second plan, un troisième visage, celui de son stratège et conseiller politique sans doute le plus écouté : Camille Darsières. En réalité, en une sorte de Janus bifrons, Fort-de-France eut toujours deux maires pour le prix d’un. En plus du fidèle de Césaire, c’est vraiment un ancien maire que vénère aujourd’hui la ville. De sorte que les honneurs reconnus aux deux personnalités n’ont pas été partagés, mais additionnés. Quant aux réalisations qu’ils ont léguées à Serge Letchimy, leur évaluation n’a pas été considérée, ni leur présentation offerte, avec la même ferveur. Avec toute la sympathie que suscite le maire actuel dont je ne voudrais pas abuser de la réelle modestie, sa présence à la tête de l’édilité apparaît, sauf l’onction officielle reçue, comme étant dans la lignée de ces doublons, à la confiance interrompue, pour l’un, à la fidélité indéfectible, pour l’autre.
Yves-Léopold Monthieux, 25 juillet 2010
(Photo : Georges Gratiant, au centre et en médaillons)
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